Une nouvelle épidémie

 

Un peu en marge de la généalogie… Article trouvé sur Gallica.

Aux temps où l’on donnait de jolis noms aux épidémies …

Toute ressemblance avec des faits réels… 

Une nouvelle épidémie.

Le dictionnaire de la conversation vient de s’enrichir d’un nouveau mot, fort joli d’ailleurs. Depuis une quinzaine de jours on ne parle plus que de l’Influenza. Impossible de rencontrer une personne amie qui n’ait été influenzée ou qui ne tremble de l’être. Car cette singulière maladie se répand de proche en proche dans toutes les classes de la société, sans les moindres égards pour les gens riches ; on peut même dire, avec Malherbe, que la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend pas nos rois, puisqu’après avoir couru tout Paris elle s’est abattue sur les hôtes de l’Elysée.

Heureusement que l’Influenza n’est pas plus dangereuse que la grippe, sa cousine-germaine ! Elle est même moins désagréable, en ce sens qu’elle dure moins longtemps, mais on sait ce qu’est la grippe, on y est fait, c’est une vieille connaissance ; tandis que l’on ignore encore ce qu’est l’Influenza, d’où elle vient, qui nous l’a apportée. Et sans nous inquiéter outre mesure, cette mystérieuse inconnue ne laisse pas que de nous intriguer un peu.

Quand elle ravageait les grands magasins du Louvre, on voulait à toute force qu’elle habitât dans les tapis d’Orient comme une sultane. A présent qu’elle s’est mise à voyager, on a renoncé à la chercher dans les tentures. Qui sait ? c’est peut-être aussi les fourrures du Caucase qui l’avaient donnée à l’empereur de Russie ! Rien n’est amusant comme de voir la Faculté de médecine aux prises avec l’insaisissable ! M. Proust est en train d’y perdre son latin. Quand il aura donné sa langue aux chiens, j’espère que M. Pasteur, dont le silence est de bon augure, nous fera connaître son avis. Nous aurons alors un microbe de plus. Pourvu qu’il soit à virgule ! Je serais navré s’il se terminait par un point.

En attendant, je plains de tout mon coeur les comédiens des deux sexes qui sont obligés de jouer tous les soirs sous l’empire de ce charme étrange. Hier, en voyant se dérouler sur la scène de l’Odéon, les magnifiques tableaux de la pièce de Shylock, je me demandais comment Mlle Réjane qui remplit le rôle de Portia ne crachait pas son Influenza au nez des beaux seigneurs qui se disputent son amour. Par instants on l’entendait à peine, tellement elle avait la voix prise. Il est vrai qu’on semblait se faire un jeu, dans la salle, de lui rendre la tâche plus difficile en toussant et en éternuant. Jamais vous n’avez vu pareil spectacle. On n’applaudissait pas, on se mouchait en signe de contentement. Et Réjane, en gracieuse Parisienne qu’elle est, avait l’air de se dire : Mon Dieu, que ces gens-là m’embêtent et qu’ils auraient bien mieux fait de rester chez eux ! Rester chez eux, les Parisiens ! pour ça non, par exemple ! Il faudrait que l’Influenza fût aussi mauvaise que le choléra morbus, et je vous ai déjà dit qu’on s’amuse de l’épidémie nouvelle. Tant pis si les comédiens sont malades ! cela ne regarde pas le public ; il lui faut son Shylock tous les soirs, puisque le directeur de l’Odéon a fait une merveille de la comédie de Shakespeare arrangée par Haraucourt. Seulement, si M. Porel compte sur les juifs pour emplir son escarcelle, je crois qu’il se met le doigt dans l’œil. Shylock est un juif trop sympathique, pour que les tribus d’Israël chères à M. Drumont s’empressent d’aller compatir à ses malheurs.

Cependant Haraucourt triomphe, et tous ceux qui ont quatre sous dans la poche envahissent les magasins et font leurs emplettes du jour de l’an. Que diraient les babys si, demain matin, jour de Noël, le papa et la maman s’avisaient de leur raconter que le Petit Noël a l’Influenza et n’a rien mis dans le cheminée ? Ils leur prendraient doucement la main pour les conduire aux bazars. N’est-ce pas là que l’enfant Jésus s’approvisionne ? …

[…]

JEAN De LA ROUXIERE

 LA REVUE ILLUSTRÉE DE BRETAGNE & D’ANJOU, 10 décembre 1889 – Ve Année – Tome V – n°2 – Directeur  : M. Léon SÉCHÉ – 25 décembre 1890.


Notes

Edmond  Haraucourt (1856-1941), est un poète et romancier français, également compositeur, parolier, journaliste, auteur dramatique et conservateur de musée, auteur de Shylock, comédie en trois actes et sept tableaux, en vers, d’après Shakespeare, musique de Gabriel Fauré, Paris, théâtre de l’Odéon, 14 décembre 1889.

Paul Désiré Parfouru dit Porel (1843-1917) est un acteur, metteur en scène et directeur de théâtre français. Il a été marié à la comédienne Réjane (1856-1920), entre 1893 et 1905, dont il a eu deux enfants, Jacques et Germaine. Il fut le directeur du théâtre de l’Odéon de décembre 1884 à mai 1892. 

Edouard Drumont (1844-1917) est l’auteur de La France juive, pamphlet antisémite publié à compte d’auteur en 1886 chez Flammarion, véritable « best-seller de la fin du XIXe siècle », il est republié en 1888 dans une version populaire résumée en un volume et connaît 200 rééditions au total jusqu’en 1914.

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