Angers, 1794 – Deux enfants martyrs

Jeanne et René THOMAS, Morts à la Prison du Calvaire

En continuant mes recherches sur les « absents » de Saint-Georges-du-Puy-de-la-Garde, j’ai fait de bien tristes découvertes…

En cette paroisse, vivait mon ancêtre Charles NICOLAS, avec sa troisème épouse, Françoise THOMAS. En 1787, l’un des frères de cette dernière, Michel THOMAS, s’était marié à Saint-Laurent de-La-Plaine, avec Marie QUESSON, fille de Jean Simon QUESSON et de Marie GALLARD, dont je reparlerai plus loin.

Un an plus tard, au coeur de l’été 1788, naissait leur première fille, Jeanne THOMAS. Rien encore ne laissait présager le fatal destin qui allait être le sien. Ses grands-parents, ses oncles, ses tantes, ses neveux et nièces, toute la famille était encore là pour accueillir la petite fille et se réjouir de sa venue.

Cependant l’horizon s’obscurcissait déjà. Un second enfant, un garçon, naquit en juillet 1792. Sans doute ses parents ne le firent-ils pas baptiser par les prêtres constitutionnels car on ne trouve aucune trace de son baptême dans le registre « officiel ». Michel THOMAS déclara son fils, René Michel,  à la Maison Commune de Saint-Laurent-de-La-Plaine, deux mois après sa naissance, le 28 août 1792.

Est-ce le seul crime commis par la famille THOMAS ? Oui, sans nul doute. Mais cela suffisait. Vers la fin de l’année 1793, Marie QUESSON et ses enfants, tout comme sa mère, Marie GALLARD, ainsi qu’un grand nombre de paroissiens de Saint-Laurent-de-La-Plaine (et parmi eux beaucoup de leurs parents proches), furent arrêtés dans les rafles organisées par les patriotes de Chalonnes. La plupart d’entre eux, en particulier les femmes et les enfants, furent conduits à la prison dite « Maison du Calvaire » à Angers, prison dont les conditions de détention étaient si atroces qu’elles furent dénoncées par ceux-là mêmes qui les administraient ! (A lire ici ou ici)

Les enfants de Marie, Jeanne et René, n’y résistèrent pas. Ils moururent en prison en février et en mars 1794.

Voici l’acte de décès de Jeanne, daté du 9 février 1794. Elle avait à peine  6 ans :

THOMAS Jeanne - 21 Pluviose an II - Prison du Calvaire
Acte de sépulture de Jeanne THOMAS, 6 ans – Angers, 3ème arrondissement, Décès, 1794 – Pluviose An II – Germinal An II – Vue 46/202 – (AD49)

Aujourd’hui vingt un pluviose l’an deux de la République Française une et indivisible après midi, par devant moi Jacques CHAVE, membre du conseil général de la commune d’Angers, département de Maine et Loire, élu le six janvier mil sept cent quatre treize, officier public, pour constater l’état civil des citoyens, sont comparus Joseph TROTOUIN agé de trente ans et Claude François GODELIER agé de quarante trois ans tous deux administrateurs de la maison d’arrest du Calvaire de cette commune, lesquels m’ont déclaré que Jeanne THOMAS âgé de six ans, née commune de Saint Laurent de La Plaine, discrict du Montglone en ce département, fille de Michel THOMAS serger et de Marie QUESSON, est décédée ce jour, trois heures du matin en la dite maison d’arest, de laquelle déclaration et décès, j’ai rédigé le présent acte que les dicts déclarants ont signé avec moi, fait en la maison commune d’Angers, le jour et an que dessus.

Et voici celui de son petit frère, René THOMAS, qui connut le même sort que sa soeur. malade, affamé, ou tout simplement épuisé, il mourut le 7 mars 1794, à peine âgé de deux ans :

 

THOMAS René - 7 mars 1794 - Prison du Calvaire
Acte de sépulture de René THOMAS, 18 mois – Angers, 3ème arrondissement, Décès, 1794 – Pluviose An II – Germinal An II – Vue 123/202 (AD49)

Aujourd’huy dix huit ventose, l’an deux de la République Française une et indivisible après midy, par devant moi Jacques CHAVE membre du conseil général de la commune d’Angers, Département de Maine et Loire élu le six janvier mil sept cent quatre vingt treize ocfficier public pour constater l’état civil des citoyens, sont comparus en la Maison Commune, Joseph TROTOUIN, âgé de trente ans, et Richard MARCAU âgé de trente six ans, tous deux administrateurs de la Maison d’arrest du Calvaire de cette commune, lesquels m’ont déclarés que René THOMAS agé de dix huit mois, né commune de Saint Laurent de La Plaine, district du Mont Glône en ce département, est décédé le jour d’hier onze heures du matin, en la dite maison d’arrpet, de laquelle déclaration de décès j’ai rédigé le présent acte que les dits déclarants ont signés avec moi, fait en la maison commune d’Angers, le dit jour et an.

Malheureusement, l’horreur ne s’arrête pas là. Les deux enfants sont morts et, dans ma naîveté première, j’imaginais qu’ils étaient, certes emprisonnés, certes malades, certes mourants, mais entourés et accompagnés dans leur misère par leur mère ou du moins par un membre de leur famille. Hélas ! Rien n’est moins sûr…

Le sort d’une mère…

La liste des personnes décédées dans les prisons d’Angers pendant la Terreur a été établie par François UZUREAU, d’après les registres de l’état-civil d’Angers. Elle a été publiée dans Les Mémoires de la Société d’agriculture, Sciences et Arts d’Angers. (Revue numérisée par Gallica et à laquelle on peut désormais accéder facilement grâce à la nouvelle page « Ressources généalogiques ».) Or, on ne retrouve pas dans l’état-civil d’Angers, d’autres actes de sépultures de la famille THOMAS ou de la famille QUESSON. Le père des enfants, Michel THOMAS, n’a peut-être pas été arrêté, mais leur mère, très certainement. Je m’imagine mal – même en ces temps de terreur – des enfants emmenés seuls en prison. Qu’est-donc devenue Marie QUESSON ? Il ne reste que deux solutions, soit elle a été libérée, soit elle a été fusillée…

Angers, hiver 1793-94, les prisons débordent. La guillotine ne va pas assez vite et coûte trop cher. Les prisons ne désemplissent pas en dépit des mauvaises conditions de détention, des sévices, des maladies. Il faut fusiller. Un fermier d’Avrillé, patriote convaincu, offre son champ à cet effet. On organise des interrogatoires sommaires. On creuse des fosses. Et on fusille. Neuf fusillades eurent lieu à Avrillé entre janvier et avril 1794.

Une liste des fusillés du Champ des Martyrs, a été établie à l’aide des Mémoires de l’Abbé Gruget et des registres de la Commission Militaire alors en « mission » à Angers  (la Commission Félix). Dans ceste liste, se trouvent Marie QUESSON, ainsi que sa mère, Marie GALLARD, la grand-mère de Jeanne et René !

Mémoires du Champ des Martyrs-Abbé Gruget-1816-Extrait
Les Fusillades du Champ des Martyrs, Mémoire rédigé en 1816, par M. l’Abbé Gruget, curé de La Trinité, publié et annoté par E. Queruau-Lamerie (Extrait)

Ce qui signifie qu’elles ont été interrogées le 4 pluviose, que leurs noms ont été marqué d’un F, et qu’elles ont été exécutées lors  de la fusillade du 1er février 1794 (13 Pluviôse), soit quelques jours après leur interrogatoire [Cet interrogatoire se résume à presque rien, ainsi ne reproche-t-on à Marie GALLARD que le fait de « n’avoir jamais été à la messe des prêtres constitutionnels »…] et quelques jours avant la mort de Jeanne (21 Pluviôse).

Ainsi est-il certain que, non seulement Jeanne et René sont morts en prison, mais qu’ils sont morts seuls, sans leur mère ou leur grand-mère auprès d’eux !

Et d’une grand-mère…

Des siècles plus tard, leur grand-mère, Marie GALARD, sera béatifiée ainsi que 98 autres de ces malheureux martyrs, le 19 février 1984 par le Pape Jean-Paul II, atténuant ainsi un peu, mais bien peu, l’horreur de ce massacre…


 

Notes, Sources et Liens

La Maison du Calvaire (Prison à Angers)

  • Chemins Secrets – La Maison du Calvaire à Angers… (en ligne), Mars 2013.
  • La Maraîchine Normande – Angers (49) – Rapport TROTOUIN sur la situation de la Maison du Calvaire. (en ligne), Mars 2014.

Les victimes de la terreur en Anjou

Les 99 Martyrs d’Angers

 

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11 réflexions sur “Angers, 1794 – Deux enfants martyrs

  1. Merveilleux article encore une fois. Ma mère et ma grand-mère maternelle allaient pendant la guerre 1914-1918 tous les dimanches matins à pied et à la messe de six heures depuis le quartier lointain de la Madeleine d’Angers pour recommander leur fils et fiancé aux Martyrs d’Avrillé. Dans ma jeunesse j’y fus plus d’une fois, mais avec des moyens de locomotion et pas à six heures ! Ensuite, pendant un certain temps, il me semble que la chapelle fut abandonnée du culte, d’après un évêque d’Angers. Mais le procès de béatification fut repris en Cour de Rome et seules les femmes furent béatifiées pour éviter des suppositions politiques de la part des hommes fusillés. J’ai connu une descendante « Turbelier » qui m’a raconté la cérémonie à Rome. Tous les pèlerins avaient autour du cou, afin de se retrouver, des mouchoirs de Cholet. Mais a priori je n’ai pas d’ancêtres fusillés du moins à Avrillé.

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  2. modification à mon dernier commentaire : il y eut 11 prêtres, et 4 hommes (civils) je crois, mais ce qui fut retenu pour leur béatification c’est qu’on pouvait être sûr qu’ils n’avaient pas renié leur foi catholique. Toutes les origines y sont représentées.

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  3. J’invite tous les angevins à se rendre au Champ des Martyrs d’Avrillé, avenue Jean Lurçat. Le « champ », l’enclos, ouvert tous les jours (aujourd’hui cela ressemble à une grande cour fermée de hauts murs) comporte une dizaine de « parterres » entourés de buis et surmontés d’une croix. Ces parterres sont les fosses où ont été entassés et ensevelis les quelques 2000 personnes fusillées, de janvier à mars 1794. La chapelle est ouverte et l’on y peut lire cette sombre page de notre histoire républicaine.
    C’est suite à cette guerre de Vendée, qui totalisa environ 200.000 morts, tant du côté des « blancs » (ils n’étaient pas royalistes, loin s’en faut) que du côté des « bleus (les « républicains ») que la liberté de culte a été rétablie en France en 1805. Le texte sur cette liberté de culte a été initié et rédigé, pour partie, par l’abbé Bernier, caché au château du Lavouër à Neuvy. Liberté de culte/s pour laquelle nous continuons à rester vigilants aujourd’hui plus encore.
    Autre point : pourquoi 99 martyrs ? … alors que les listes qui nous restent comportent quelques 800 noms ? parce que ce chiffre de 99 a un sens « d’infini » : il englobe tous les autres martyrs, connus et inconnus. Notre grand’mère Nicolas avait coutume de dire : « après la béatification, nous pourrons donner le prénom Uzureau à l’un de nos descendants ».
    Françoise, je comprends que tu ne retrouve pas l’écrit : mais nous avons bien un couple d’aïeux Uzureau de la Poitevinière, fusillés au Champ des Martyrs.
    Merci, par ton écrit, de donner une sépulture à ces deux petiots innocents !

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    1. Merci Rose de toutes ces précisions. Oui nous avons bien un ancêtre direct fusillé au Champ des Martyrs, c’est Jean BOURIGAULT, qui était de Melay. J’écrirai un jour sur lui, mais pour l’instant, je « prends un peu l’air » ailleurs… Mine de rien, c’est très éprouvant de rencontrer des personnes, qui pourtant sont mortes depuis longtemps, mortes de cette manière. C’est révoltant !
      Merci aussi pour ce chiffre « 99 » qui m’intriguait. Mais on aurait pu alors choisir 999…

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  4. 99 oui martyrs d’Avrillé reconnus, mais je pense bien me souvenir que le jour de la béatification de ceux-ci, on célébra la canonisation (ce qui faisait 100 !) du Bienheureux Noël Pinot, ancien curé du Loroux-Béconnais. Il était déjà déclaré bienheureux. Il fut guillotiné dans ses habits sacerdotaux sur la place du ralliement actuel d’Angers. Il avait refusé de prêter le serment à la constitution et avait exercé son ministère en cachette jusqu’au jour où un républicain le retrouva caché dans une huche. Ce républicain est un de mes « cousins lointains » et si les historiens avaient préféré « oublier » son prénom, à force de recherche j’ai retrouvé sa trace. J’en ai témoigné sur le blog « 6bisruedemessine ». Bien d’accord avec Rose Virgule. Je reste très attachée même de loin à ce lieu de pèlerinage.

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