E comme ETRANGER ou le baptême des enfants venus d’ailleurs

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Parmi les multiples actes de baptêmes consignés dans les registres, il en est certains qui retiennent plus particulièrement notre attention, parce qu’ils portent, en plus des mentions habituelles, des précisions qui sortent de l’ordinaire. Il en est ainsi des baptêmes des enfants dont les parents sont étrangers à la paroisse. Le prêtre, soucieux de ne pas déroger aux canons religieux, note scrupuleusement les détails qui permettront un jour peut-être, de fournir un certificat de baptême à l’enfant concerné.

Voici trois exemples, tous très différents, de baptêmes d’enfants « estrangers ».

 Baptême d’un enfant de la nation Egyptienne

Jarzé, 24 septembre 1601.

Dans un tout premier article, sur ce blog, j’évoquais le baptême d’un enfant estranger de la petite Egypte. (Jean de La Tour, baptisé le 17 avril 1597 à La Tourlandry).

On désignait par «Petite Egypte», une région du Péloponèse dans laquelle s’était implantée une communauté tzigane, et à partir de laquelle essaimèrent, aux alentours du XVè siècle,  un certain nombre de nomades, que l’on disait donc « natifs de la Petite Egypte ».

Cette fois-ci, l’enfant est dit appartenir à la « Nation Egyptienne » . Le mot « égyptien » remplace « Petite Egypte », mais désigne bien un nomade, un gitan. Ce terme « égyptien » est d’ailleurs à l’origine des noms « Gypsies » (Angleterre), « Gitanos » (Espagne) et « Gitans » (France).

Voici, trouvé à Jarzé, l’acte de baptême de Charles LA ROCHE, enfant de la « nation égyptienne », daté du 24 septembre 1601.

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Acte de baptême de Charles LA ROCHE, enfant de la nation Égyptienne – (AD49 – Jarzé -BMS – 1530-1612, vue 171/190)

 « Le vingt quatriesme jour de septembre mil six cens et ung fut baptizé Charles fils de Jehan LA ROCHE et Marye BALTAZAR (?)  de la nation égyptienne fut parain Mr Jacques LE CLERC sergent royal demeurant à Jarzé et maraine damoiselle Marye GOHIN espouse de Me Pierre BEGUER sieur de la Rivière par moy Charles RIOBÉ tenu pour l’absence de Monsieur le viquaire de Jarzé. »


Baptême d’un enfant de pèlerins

Seiches-sur-le-Loir, 23 juin 1646

J’ai relevé de nombreuses traces d’anciens pèlerinages et, en particulier, un grand nombre concernant celui de Monsieur Saint Méen. Ce pèlerinage, tombé dans l’oubli, semble avoir eu un grand nombre d’adeptes autrefois, comme l’attestent les nombreuses mentions qui en font état. Le plus souvent, il s’agit d’actes de sépultures de pèlerins ayant trouvé la mort au cours de leur voyage. Certains semblent être venus de fort loin pour bénéficier de la protection de ce saint guérisseur qui était l’objet d’une grande ferveur, comme en témoignent les divers lieux, églises, chapelles, fontaines ou sources, qui lui sont consacrés.
François Lebrun écrit, dans Les Hommes et la Mort en Anjou au XVIIe et XVIIIe siècles :
« Quelques saints guérisseurs sont spécialement vénérés en Anjou et leurs principaux sanctuaires sont l’occasion de « voyages » particulièrement fréquentés. Souvent, le sanctuaire se double d’une fontaine miraculeuse. C’est le cas des fontaines de saint Méen à Lasse, en Baugeois et à Châteaupanne, près de Montjean. Le grand saint breton, longtemps considéré comme le guérisseur de la lèpre, continue à être invoqué depuis la disparition du terrible mal, pour une forme particulièrement opiniâtre dite mal de Saint-Méen; chaque année, le 21 juin, jour de sa fête, les malades viennent en foule pour se baigner soit à Lasse, soit à Châteaupanne. » (p.286)
Cette fois, il s’agit de l’acte de baptême d’une petite fille de pèlerins de passage à Jarzé. Ces pèlerins sont originaires de Saint-Aubin-de-Groix, commune actuellement située dans le département de l’Orne, mais qui dépendait autrefois du diocèse du Mans, ainsi qu’il est précisé dans l’acte. (Les archives de Saint-Aubin-de-Groix se trouvent donc en ligne aux AD de la Sarthe, mais malheureusement, elle ne commencent qu’en 1668.) On peut supposer que ces pèlerins se sont rendus à la fête de Saint Méen, à Lasse, paroisse distante de Jarzé d’une vingtaine de kilomètres, et que, sur le chemin du retour, deux jours plus tard, la mère a mis au monde son enfant…
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Acte de baptême d’un enfant de pèlerins – (AD49 – Seiches-sur-le-Loir – B – 1605-1687, vue 409/410)
« Magdelaine fille de Pierre HIVAULT et de Margueritte LE MELLE son espouse pèlerins de Monsieur Saint Meen paroissiens de la parroise de Saint Aubin de Groix au diocèse du Mans, ainsy qu’ilz ont dict, et comme il est porté par un certificat qu’ilz nous ont representé signé PEROT le sixième juillet mil six cent quarante trois, a esté baptisé en l’Eglise de Saint Aubin de Seiches par moy René GOURAND prestre vicaire le vingt troisiesme juin mil six cent quarante six, Nicolas DONNEZ aussy passant paroissien de Saint Rémy au diocèse de Langres en Bourgongne a esté parrein et ne sçait signer et Magdelainne NICOLAS parroissienne de ceste paroisse de Saint Aubin de Seiches a esté mareinne. »
Le certificat, sans doute de mariage, signé par le vicaire de la paroisse d’origine des pèlerins, permet d’assurer la légitimité de cet enfant, que le curé peut donc baptiser sans arrière-pensée.

Baptême d’un nègre de la terre de Congo en Afrique

Jallais, 19 juin 1728

Un bien curieux baptême, étrange aussi bien pour nous aujourd’hui que pour les paroissiens de Jallais autrefois !

Lorsque j’ai découvert et lu cet acte pour la première fois, j’ai imaginé une sorte de petit Lord Greystoke, revenant en son manoir, où il n’a jamais vécu, découvrant un pays, certes magnifique, mais très froid, et regrettant déjà son Afrique lointaine, ses étendues sauvages, sa chaleur étouffante. Bien-sûr, le petit Scipion (c’est le nom africain qu’on lui avait donné), n’est ici qu’un domestique, mais un domestique de prix, un domestique que ne peut s’offrir – je n’ose dire acheter – qu’un noble personnage. (Ici, Alexis de RAGUIENNE)

Il n’empêche ! Quelles pensées et quels sentiments pouvaient bien ressentir ce jeune garçon noir, apeuré, effarouché et craintif, engoncé dans des habits lui donnant l’air d’un épouvantail, agenouillé pour recevoir le baptême, devant tous ces hauts personnages rassemblés en ce jour pour lui ? Autant de questions, hélas sans réponses, si ce n’est dans mon imagination…

Bapteme d'un nègre de la terre du Congo-19 juin 1728-Jallais
Baptême d’un nègre de la terre du Congo – (AD49 – Jallais – BMS – 1718-1740, vue 157/233)

 « Le dixneufième jour de juin mil sept cent vingt huit a été baptisé par nous doyen soussigné Pierre dit Scipion nègre de la terre de Congo en Afrique âgé d’environ quatorze ans appartenant à Monsieur Alexis de Raguiennes, ont été parain messire Pierre GRIMOD de Fort écuyer, l’un des fermiers généraux de sa Majesté demeurant à Paris, parroissien de Saint-Jean-en-Grève, et maraine Dame Elisabeth de Raguienne, épouse de Monsieur Prosper André BAÜYN chevalier seigneur de Jallais et autres lieux, conseiller au parlement de Paris, ont été présens Messire Emmanuel OGIER de la Therardiere archiprêtre de Niord en Poitou, Messire François De La BESNARDAYE écuyer, et Messire Louis BOUHIER de L’Ecluse, conseiller du roy, président au grenier à sel de Chollet, Dame Catherine de Raguienne, épouse de Monsieur de RAGUIENNE de Mareuïl, enseigne des vaisseaux du Roy au département de Rochefort et plusieurs autres soussignés. »

 

 


 Notes, sources et liens

Sur les « Egyptiens » :

Baptesme d’un « estranger de la Petite Egypte ». (Jean De La TOUR, le 17 avril 1597, La Tourlandry).

– François De Vaux de Foletier,  dans Les Tsiganes dans l’Ancienne France,  écrit :

 » Des groupements tsiganes, au XIVe siècle, étaient installés dans l’île de Chypre, royaume des Lusignan, dans l’île de Crète, et sur les côtes de Péloponèse, dans les principautés franques ou les colonies vénitiennes. Les grecs leur donnent souvent le nom d’Atsingani, par analogie, sans doute, avec une ancienne secte hérétique, venue d’Asie Mineure, et dont subsistait la réputation de magiciens et de devins. C’est du nom Atsinganos que vient le nom Tsigane; de bonne heure, les Turcs en firent Tchinghiane, les Allemands Zigeuner, les Italiens Zingaro. Le latin médiéval emploie les formes Cingarus ou Cingerus ou Zingarus.

A Modon, en Péloponèse, deux ou trois cent huttes, habitées par des familles tsiganes, étaient bâties au pied du mont Gype. L’endroit était connu des voyageurs ocidentaux comme des colons vénitiens sous le nom de Petite Égypte. » (p. 15)

Sur Saint-Méen :

Un grand pèlerinage disparu : Monsieur Saint-Méen, par Odile Halbert.

Saint-Méen, du Pré d’Auge, guérisseur de la lèpre (1913).

– Brilloit Jean-Christophe. Une population Pérégrine au milieu du XVIIe siècle : les pèlerins de Saint-Méen. In: Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest. Tome 93, numéro 3, 1986. pp. 257-279.

Autour de « Scipion » :

Moi, Pierre dit Scipion, « nègre » congolais en Anjou au XVIIIe siècle, par Jean-Luc Mary, 2012.


– Illustrations (Vignette )- Baptême du pèlerinParis, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1130, f. 005v – vue 1, Liber Floridus.

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31 réflexions sur “E comme ETRANGER ou le baptême des enfants venus d’ailleurs

  1. Oui, ce terme m’a frappé également ; en même temps, il est aussi utilisé très fréquemment pour tous les baptisés, donc peut-être est-il moins significatif que ce que l’on pourrait croire.

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  2. Encore un sujet passionnant bravo ! Ces témoignages nous rappellent que l’estranger n’est pas forcément celui qui est de l’autre coté de la frontière et inversement. Ces archives nous rappellent ou nous apprennent que l’on bougeait beaucoup à l’époque.
    Aujourd’hui on accouche aussi à Enjambes sur le chemin de Compostelle 😉
    Quand on pense à nos sénateurs et autres professeurs de médecine qui nous font tout un pataques dans les médias, de leur pélerinage, tout ça parce qu’ils ont du laver leurs chaussettes…

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    1. Il y a fort à parier en effet que ce lieu « faubourg d’Egypte » signale la présence de bohémiens à cet endroit-là autrefois. D’ailleurs ces derniers étaient souvent relégués dans les faubourgs des villes… Parfois on trouve également des « Rue d’Egypte « .
      Pour ce qui est du Gers, je n’en connais pas du tout la géographie, mais François De Vaux de Foletier signale dans son livre (Les Tsiganes dans l’ancienne France), la présence de bohémiens aux alentours de Montréal-du-Gers (vers 1657).

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        1. Il y a fort à parier en effet que ce lieu « faubourg d’Egypte » signale la présence de bohémiens à cet endroit-là autrefois. D’ailleurs ces derniers étaient souvent relégués dans les faubourgs des villes… Parfois on trouve également des « Rue d’Egypte « .
          Pour ce qui est du Gers, je n’en connais pas du tout la géographie, mais François De Vaux de Foletier signale dans son livre (Les Tsiganes dans l’ancienne France), la présence de bohémiens aux alentours de Montréal-du-Gers (vers 1657).

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          1. Merci beaucoup pour ces renseignements. Comme vous, je ne connais pas le Gers et attends avec impatience la mise en ligne des registres d’Etat-civil de cette région afin de remonter la branche de mon ancêtre, descendant d’une famille de chirurgiens, venu à Lyon au XVIII°s comme élève chirurgien à l’Hôpital de la Charité avec un de ses frères. Une branche intéressante à remonter…

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            1. J’espère que vous aurez bientôt satisfaction. S’il est devenu élève chirurgien, il y a de fortes chances que son père l’ait été aussi…ou quelqu’un de sa famille… C’est frustrant de devoir attendre !

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              1. Ah, je n’ai pas attendu si longtemps ! Cela fait plusieurs années que je sais grâce aux recherches d’une bénévole, que mon ancêtre venait d’une famille de chirurgiens du Gers (comme je vous le disais précédemment :-D).
                Bonne continuation pour vos articles vraiment passionnants !

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  3. Les archives de la Vienne, grâce à des bénévoles qui ont effectué des dépouillements sur des fiches manuscrites vers 1950, permettent de trouver facilement des baptêmes et sépultures de « de père et mère inconnus ». J’ai trouvé un baptême de PIERRE-VICTORIEN (homme de couleur) le 04-09-1748 (par. St-Jacques de Châtellerault), on précise qu’il était noir, âgé d’environ 11 ans. Le parrain fut Pierre Massonneau Deribon, son MAITRE, la marraine Elizabeth Massonneau. D’où venait-il ? Mystère. Je me suis toujours demandée si ces noirs arrivant dans nos régions (et surtout à Nantes premier port tourné vers « le commerce triangulaire ») ont pu convoler en juste noce. Eurent-ils des descendants ? Je n’ai encore rien trouvé de tel.

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  4. Toujours de Châtellerault – paroisse St-Jacques
    Baptême de Louise TISBE négresse de 26 ans le 14 août 1756. « conduite de l’AMERIQUE en cette ville par feu Mre Louis Botereau habitant de cette « isle » lequel dans son vivant nous a déclaré qu’elle n’avait déjà été baptisé. Parrain Mr. Louis Botereau négociant marraine : dame Louise Botereau épouse de Sr Creuzé de Céné » – orthographe pas sûre. Elle est décédée à l’âge de 50 ans le 16 février 1778 paroisse St-Jacques – appartenant à Mr Bottreau de Villaray.
    Baptême le 8 juin 1768 – paroisse Notre Dame – Constant Alexis garçon neigre de 18 ans appartenant à Mme Marie Magon (?) qui lui a servi de marraine, veufve de feu Marie Joseph Alexandre Rossay de (Landery ?), conseiller au conseil supérieur de l’Ille de France – parrain Joseph Alexis Rossay Curé de St-Jean-l’Evangéliste de Châteauneuf de cette ville – le baptisé étant enquis a déclaré ne savoir signer.
    Sépulture à St-Jacques le 6 juillet 1755 d’un nègre nommé François, 20 ans, décédé dans la maison du Sr Boin de Noiré président à l’élection.

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  5. complément du précédent commentaire :

    Louise Tisbé avait été ramenée par Louis Botereau de l’isle de Saint-Domingue, en effet lors du décès de ce Louis Botereau il était considéré comme résident de Saint-Domingue. Mais avant Saint-Domingue ?…

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