Monitoire pour des raisins volés (Le Plessis-Grammoire – 1583)

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Monitoire du Pape Grégoire XIII aux archevesques… (1591)

Un monitoire inattendu !

En furetant dans les registres de baptême du Plessis-Grammoire (ce fameux manuscrit dont j’ai déjà parlé et dont j’ai fait la description ici),  un acte un peu plus long que les autres a attiré mon attention. Il ne s’agissait pas du tout d’un acte de baptême mais d’une note du curé – sans doute Laurent LE MANCEAU – relatant une révélation à lui faite (ça y’est ! Je parle comme dans les registres…) par deux jeunes filles de la paroisse suite à un monitoire.

Un monitoire est une procédure judiciaire particulière mise en place sous l’Ancien Régime. Il s’agissait d’une lettre, écrite par un juge ecclésiastique avec la permission d’un juge laïque, dans laquelle on enjoignait les fidèles à révéler ce qui n’avait pu l’être dans un tribunal classique, sous peine d’excommunication. Lorsque la justice civile s’avérait impuissante, on s’adressait donc à la puissance de l’Eglise et ainsi, c’était au curé qu’incombait la tâche de lire cette lettre à ses paroissiens aux prônes de la grande messe.

Guido Reni, L'Arcangelo Michele che abbatte Satana (1635)
Saint Michel terrassant le Dragon, Guido Reni (1635)

Des jeunes filles voleuses de raisins !

Aussi, en ce jour de l’an 1583, jour de la fête de Saint Michel, le jeudi 29 septembre, le curé du Plessis-Grammoire lit-il le monitoire impétré par Jehan GUIGNARD, un vigneron dont les vignes ont, plusieurs fois sans doute, été pillées et saccagées. C’est le temps des vendanges, les raisins sont bien mûrs et le sieur GUIGNARD voit son vin disparaître avant même la cueillette ! Personne n’a rien vu ! Personne n’a rien entendu ! Les coupables sont  introuvables !

Mais c’était sans compter sur la puissance divine du monitoire ! La menace d’excommunication est plus forte que la peur de l’amende ou de la prison. A la fin de la lecture de la lettre, deux jeunes filles, Vincente CHEVRETTE et Claudine LUCAS, viennent avouer leurs crimes au curé. Oui, ce sont elles qui, par deux fois pour l’une, une seule fois pour l’autre, ont dérobé quelques raisins de la vigne de Jehan GUIGNARD ! Malheureusement l’histoire ne dit pas quelle fut leur punition, mais je pense avoir trouvé leurs actes de baptêmes, l’une avait seize ans, l’autre dix-huit…

Monitoire impétré de la partie de Jehan GUIGNARD (29 septembre 1583 – Le Plessis-grammoire)

Monitoire-1583-Plessis-Grammoire-vue 199
Source – AD49

« Ce mesme jour de jeudy et an jour de feste Monsieur Sainct Michel   Montgarganne, Vincende la CHEVRETTE fille de Michel CHEVRETTE et Claudine la LUCASSE fille de Jehan LUCAS se sont accusées en vertu d’ung monitoire impétré de la partie de Jehan GUIGNARD et dit ladite CHEVRETE avoir esté en ceste présente année en la vigne dudit GUIGNARD par une fois seulement et y avoir prins demys douzaine de raisins  et ladite LUCASSE y avoir esté par deux foiz, ce qu’elz m’ont desclaré en présence de Madame de La Bataillère et de deux aultres estant  en sa compaignie. »


Pour en savoir plus sur les monitoires :

Le monitoire d’antan destiné à confondre le coupable d’un crime. (La France Pittoresque)

Les Monitoires. ( Très joli site !)

Monitoire à fin de révélation (Wikipedia).

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10 réflexions sur “Monitoire pour des raisins volés (Le Plessis-Grammoire – 1583)

  1. -Les Chevrette du Plessis-Grammoire sont miens par Anthoine Chevrette X Marguerite Touchaleaume.
    -On ne badinait pas en 1583 !
    -Qui n’a pas été voleur de cerises dans sa jeunesse ?
    -On te pardonne Vincente…

    Aimé par 2 people

  2. Merci pour cet article. J’ignorais moi aussi l’existence des monitoires, armes aux vertus insoupçonnées ! Si l’on essayait la même chose aujourd’hui, je ne suis pas sûre que l’on obtiendrait le même résultat 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. J’ai bcp apprécié la lecture de ce billet. Je savais que cela existait, je n’en connaissais pas le nom, ni l’ampleur de la chose. On a tendance à oublier ce dont la religion « d’amour » était capable. Heureusement, il reste des traces et pour l’Alsace-Lorraine, ce sont Erckmann & Chatrian, qui réussirent à placer les sombres méfaits et abus de l’église (et de ses représentants) dans de beaux romans historiques.

    Monitoire est un bien joli nom pour ce qui reste dans la définition, ni plus, ni moins, que du Terrorisme! Qui a t-il comme pire terreur que l’excommunication pour un chrétien croyant et pratiquant? Plus d’eucharistie, plus de sacrements et vivre en marge de la société. Dans une ville, cela passe encore. Dans un village c’est un drame.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui absolument ! Merci de rappeler que sous cette anecdote que j’ai présentée de manière plaisante, se cache une arme bien déplaisante ! Je me demande d’ailleurs ce que sont devenues ces deux jeunes filles qui ont « préféré » la honte d’être considérées comme des voleuses plutôt que l’horreur d’être excommuniées…

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  4. De nos jours, l’excommunication est présentée de manière « soft » avec cependant des sous-entendus; par le passé les curés y mettait dans cette arme, le salut éternel!

    Ce qui me choque profondément, c’est la nature du « délit »: quelques raisins consommées par deux gamines qui s’étaient, très probablement, déjà confessées auprès de ce même curé dans l’espoir de solliciter un pardon divin racheté au prix de quelques pénitences et d’un regret sincère.

    En tous les cas, grâce à ce billet, je vais essayer de m’intéresser à la chose!

    Aimé par 1 personne

  5. Au sujet de Saint Michel Mont Garganne, merci à Raymond Delavigne de m’avoir éclairé sur ce point.
    Je cite ses propos : « Il s’agit du Gargano en Italie du sud, lieu d’apparition paraît-il, du saint Michel tueur de dragons ce jour-là, d’où son transfert en France et la conservation de cette référence italienne qui est très fréquente dans les textes. Pour moi ce saint Michel, comme saint Georges est un saint sauroctone dégénéré par la christianisation. car un vrai saint sauroctone ne tue pas le dragon, il le maîtrise, le reconduit dans son élément aquatique. Le dragon est ambivalent, comme en Chine mais avec la christianisation, il ne personnifie plus que le mal, le diable etc… »
    (in Courriel du 26 avril 2015)

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