« Décédé intestat » – Une sépulture particulière

 « Décédé intestat »

Une sépulture particulière

 

Voici la transcription de l’acte de sépulture de Jean DROUARD, marchand tissier, inhumé à Marigné, dans l’église Saint-Pontien, le 4 mars 1688 :

« Le quatrieme jour de mars a été ensépulturé dans l’Eglise de ceans au dessous de la petite porte à coté gauche le corps de deffunt honneste homme Jean DROUARD, marchand tixier, âgé de trante ans, décédé en ce bourg, en son vivant mary de Marie HUTIN qui est demeurée grosse, n’ont été que huit mois en ménage. Ladite sépulture a eté faite par vénérable et discret Missire Olivier HAYER prestre sacriste de Daon par permission de nous curé et ce es présences de Honorables Jean SANSON sieur des Jariais et René DES NOES sieur des Maltouche soussignés, lesquels nous ont priés de donner audit défunt qui est décédé intestat ladite sépulture dans notre église ce que leur avons acordé sans que cela puisse donner aucun droit à ceux de sa famille qui survivans, ses ancestres y ayans été enterrés en considération de deffunt messire Jean THOINARD prestre autrefois vicquaire et décédé Régent, lesquels sont  tous décédés intestats et n’aparoit aucune fondation ny lesgs pieux desdits deffuncts. »

DROUARD Jean - S - intestat - 1688 -Marigné
Acte de sépulture de Jean DROUARD – (AD49 – Marigné BMS 1677-1715 – vue 163)

Cet acte nous apprend donc que Jean DROUARD est « décédé intestat« , c’est-à-dire qu’il est mort sans avoir fait de testament.

Or, la plus grande crainte des hommes du XVIIème siècle n’était pas tant de mourir mais plutôt de mourir subitement sans avoir fait de testament. En rédigeant son testament, en effet, le défunt tentait d’assurer le salut de son âme ; non seulement  il y recommandait son âme à Dieu et y confessait ses péchés, mais encore il y inscrivait ses dernières volontés quant à la façon dont il devait être inhumé, y indiquait les prières qu’il désirait qu’on lui consacre (messes, trentains…) et, quelquefois, y faisait des aumônes ou des donations à l’église.

C’est la raison pour laquelle, pendant longtemps, celui qui mourait sans avoir fait de testament (c’est-à-dire intestat) ne pouvait en principe être enterré ni à l’église ni au cimetière. Cependant, en ce qui nous concerne, ces temps sont révolus. Certes, il fut un temps où l’église refusait l’ouverture de la terre à un intestat ; un arrêté fut même pris en 1409 pour obliger l’évêque d’Amiens à inhumer ces dits défunts, mais ce n’est plus le cas, me semble-t-il,  en 1688.

D’ailleurs, Jean DROUARD a non seulement droit à une sépulture, mais cette sépulture se trouve à l’intérieur de l’église de Marigné, « au dessous de la petite porte » plus exactement et non au cimetière. Cette possibilité d’être enterré dans l’église, au plus près de l’autel sacré où se manifeste plus particulièrement la Présence Divine, est à la fois très recherchée et très codifiée. Voici ce qu’en dit François Lebrun dans son ouvrage Les Hommes et la Mort en Anjou au XVIIème et XVIIIème siècles  :

 » Terre consacrée par excellence, l’église reste au XVIIème siècle un lieu privilégié d’inhumation. L’usage, fort ancien, est très répandu en Anjou. A l’origine, le privilège était réservé au clergé et aux pieux laïcs, notamment aux fondateurs et aux bienfaiteurs de la paroisse, mais la notion de bienfaiteur s’est finalement étendue à tous ceux qui, en échange d’un legs même modeste, demandent à être enterrés à l’intérieur de leur église paroissiale ou d’une église de communauté régulière, dans l’espoir de participer plus directement aux prières récitées chaque jour dans le saint lieu. Non seulement certaines grandes familles ont leur « enfeu » dans la nef ou dans quelque chapelle latérale, mais encore n’importe quel fidèle peut être enterré soit dans les murs latéraux, soit le plus souvent dans le sol, moyennant une somme variable selon les églises. » (Les Hommes et la Mort en Anjou au XVIIème et XVIIIème siècles, p.348)

Ici, malgré l’absence de legs pieux ou de fondation aussi bien de la part du défunt lui-même que de ses ancêtres, tous décédés intestat, le prêtre a tout de même accordé à Jean DROUARD la permission d’être l’inhumé dans l’église. C’est la raison pour laquelle, il précise que cette permission, exceptionnelle en quelque sorte, ne donnera aucunement à ses descendants le droit d’y être enterrés à leur tour. (D’un point de vue juridique, quelques parties du sous-sol d’une église pouvaient être concédées sans limitation de durée à certaines familles, il s’agissait alors d’une fondation, mais le clergé pouvait également y autoriser, ponctuellement, une inhumation sans qu’elle s’accompagne pour autant d’un droit quelconque, comme c’est le cas ici.)


Vingt jours après le décès de son père,, le 24 mars 1688, naîtra sa fille, prénommée Jeanne. Elle sera baptisée dans l’église Saint-Pontien de Marigné où il fut inhumé…


 Sources, notes et liens

Régis Bertrand, « Le statut des morts dans les lieux de cultes catholiques à l’époque moderne », Rives nord-méditerranéennes, 6 | 2000, 9-19.

François Lebrun, Les hommes et la Mort en Anjou au XVIIème et XVIIIème siècles, Flammarion, 1975.

 – Nombreux exemples de testaments trouvés, transcrits et publiés par Odile Halbert sur son blog intitulé Modes de Vie aux 16è, 17è siècles. On pourra notamment y lire la formule fréquemment utilisée (avec quelques variantes) : « ne desirant mourir intestat ».

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