H comme Hiver

L’Hiver vient…!

C’est ce qu’aurait pu écrire Pierre CLOQUET, curé au Plessis-Grammoire, en 1659. En effet, comme je l’ai signalé dans un article précédent, (Voir C comme CLOQUET), ce curé nous a gratifié de nombreuses observations tout au long des registres qu’il tenait en sa paroisse.

Je vais parler ici des notes concernant les phénomènes météorologiques exceptionnels qui ont lieu pendant les années où il tenait la cure du Plessis-Grammoire. J’ai conservé son orthographe, parfois assez fantaisiste.

Le Grand hiver- 1659-1660

Tout commence en avril 1659 , il écrit :

Plessis-Grammoire-1659 avril - Gelée des vignes

« Le  vingt et troisiesme jour d’avril 1659 les vignes gellerent tout a faict, ce qui estonna  beau coup le peuple car il y eut aucune apparence d’esperer du vin. »
Au mois de juin de la même année, ce sont des orages de grêle qui s’abattent sur les cultures :
Plessis-Grammoire-1659 juin- orage de gresle
« Horage de gresles – Le vendredy sixiesme jour de juin 1659, il fit un aurage de tonnere et gresle qui ont gasté les fruicts de la terre et les bleds et vignes en beaucoup de lieux. La gresle estoit espouvantable et grosse et de diverses façons plates, quarres, ronde, longue et de façon de mollette d’espron. »
Sur cette dernière expression « molette d’espron  (éperon) »,  voici la définition du Littré :  « Partie de l’éperon, qui est une étoile de fer à huit ou dix pointes, et qui sert à piquer les flancs du cheval. »
Et voici une image d’un éperon à molette trouvée sur  Gallica :
Capture
Au mois d’août 1659, une tempête ravage ce qui restait des cultures déjà dévastées par les gelées et les orages précédents. Pierre CLOQUET évoque un vent horrible :
Plessis-Grammoire-1659 août - Vent horrible

« Vent horible – Le dixieme aust vent  [?} qui feut si fort estrange qu’il a abatit les fruict qui estoient resté es arbres de la gellée et gresles. »

L’hiver 1659 -1660 sera terrible et vers la fin-février, Pierre CLOQUET note qu’il a duré trois mois sans interruption, du 25 novembre 1659 au 25 février 1660. Il  l’appelle  » Le grand Hiver » :

Plessis-Grammoire-1660- Le grand Hiver

« Le grand yvert – 3 mois conséqutifs – En l’an 1660, l’yvert a deuré trois mois tous entiers depuis le 25 de novembre 1659 jusqu’au 25 février 1660 et la naige a duré deux mois tous entiers sans que la terre ayt esté deneudé, ce qui a fort estoné les gens et les bestiaux. Le brin des pauvres a valeu 2 sols – Point d’herbaige. »
Le terme brin,  orthographié phonétiquement, désigne très certainement le son (des céréales), que l’on appelait bren (mais que l’on prononçait brin) et que l’on trouve dans le Glossaire des patois  de l’Anjou . Le Trésor de la Langue Française donne quant à lui cette définition du mot son : « Résidu de la mouture des grains de céréales, principalement du froment, représentant en majeure partie l’enveloppe du grain et séparé de la farine après blutage. « , et signale comme synonyme régional le terme  bran . Ce dernier mot désigne la partie la plus grossière du son selon Godefroy (Dictionnaire de l’Ancien français).
Si Pierre CLOQUET prend la peine de noter que la nourriture des pauvres est si onéreuse, c’est que la famine est là. Elle préfigure les années 1661-1663, période de famine, appelée « Famine de l’Avènement« , en référence au jeune Louis XIV qui, au lendemain de la mort de Mazarin en 1661, décide d’exercer le pouvoir personnellement. Cette famine affecte une grande partie de la France, en particulier le bassin parisien et l’Aquitaine.

Des calamités en série – 1660-1663

Durant l’été 1660, les calamités se poursuivent et s’enchaînent :
– Le 5 juillet la grêle détruit la vigne.
Plessis-Grammoire-1660 juillet - Grêle
« Le cinquiesme jour de juillet il fist une gresle qui fist grand dommage à la vigne. »
– Le 20 juillet des pluies d’orage torrentielles s’abattent sur Longchamp, lieu-dit actuellement situé sur la paroisse du Plessis-Grammoire où s’élevait une maison seigneuriale.
Plessis-Grammoire-1660 juillet 20-
« Le xx juillet grand tonneres et espouvantables (esvent?) à Longchamp. »
– L’an 1661 est également calamiteux. Au mois d’août, Pierre CLOQUET écrit :
Plessis-Grammoire-1661 -Rareté des fruits
« En l’an 1661 les bledz et autres fruictz feurent si rares que le sourceneau de preunes feut vendu 4 livres 10 sols pour la rareté des fruictz de la terre et le sourceneau de pesches 10 livres. »
Le sourceneau est une unité de mesure. Le Glossaire des patois de l’Anjou signale ce mot mais déclare en ignorer la contenance.
Au cours de l’année 1661, le prix des céréales continue de flamber. Aux intempéries s’ajoute les dégâts causés par les loches (limaces) ainsi que les maladies telle que la dysenterie !
Plessis-Grammoire-1661 - Bilan catastrophique de l'année
« Nota en l’an 1661 que le bled sur la fin de l’année valoit xiv sols le seigle et 2 sols le froment pour la cause des loches et autres intempéries de l’air, dicenterie et fielvres pestilentielles, coruption de l’air, mort de plusieurs. »
Tant et si bien qu’en 1662, la pénurie de vivres devient catastrophique et que les pauvres sont obligés de manger jusqu’aux trognons des choux !
Plessis-Grammoire-1662 avril - Prix du blé
« Le boysseau de bleds a valu au mois d’avril LXV sols. Il  a esté si rare que le peuple a esté contrainct de manger jusque aux trou des choux et pauriées, les fruicts de la terre si rares. »
Selon Le Glossaire des patois de l’Anjou, on appelait trou (ou tron) le trognon ou la tige du chou.  Le terme « pauriés » fait allusion aux poireaux ou autres légumes du même genre.

Voilà ce que fait faire la faim !

Finalement, au milieu de l’année 1662, voici ce qui arriva aux pauvres venus en grand nombre bénéficier d’une oeuvre de charité :
Plessis-Grammoire-1662 may - 37 morts écrasés
« Chose estrange que la cherité par my le peuple et la faim ! Le premier jour du mois de may en l’an 1662 le merre et eschevins ayant voullu donner au depans du morrat (?) et de la ville le revenu et depence qui fut faict ce jour la aux pauvres, il s’y trouva si grand nombre de pauvres et une presse si impétueuse que il feut estouffés trante et sept pauvres du compte faict et beaucoup d’autres bien mal tretez. Voilà ce que faict faire la faim. Ab ira de libera nos domine. »
Ironie du sort ! Ceux qui voulaient faire le bien ont causé indirectement la mort de 37 personnes, mais, le vrai responsable, comme le dit si bien Pierre Cloquet,  c’est la faim !

Notes, Sources et Liens

– Toutes les images d’archives sont la propriété des AD 49.
– Sur le climat en Poitou. (Voir en particulier l’hiver 1659, également très rude).
Glossaire étymologique et Historique des patois et des parlers de l’Anjou, A.J. Verrier-R. Onillon, Angers, 1908. (Tome 1 et 2 sur Gallica et Google Books)
– Célestin Port, Dictionnaire Historique du Maine-et-Loire. (Consultable en ligne,  AD49).
Lexilogos. (Page maqique qui offre l’accès à de nombreux dictionnaires, dont le Littré, le TLF, le DMF, le Godefroy et beaucoup d’autres encore…)

7 réflexions sur “H comme Hiver

  1. J’ai quelques ancêtres décédés au Plessis et à Foudon au début des années 1660, mais notre bon curé Cloquet – et ses confrères – ne donnent pas les raisons de ces décès. Néanmoins cet article éclaire d’un jour nouveau sinon ces trépas, du moins les conditions de vies de l’époque.

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  2. LE PLESSIS- GRAMMOIRE.
    _On y vient en pélérinage,sur le renom incompris du Grammoire ou Grimoire local,pour la guérison des sortilèges et des infirmités d’esprit ou de tempérament.
    (Célestin Port)
    -Cette pratique était encore usitée dans les années 1950 !
    -Curieuse de savoir si ce « Grimoire » existe encore ?
    -Mag.

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    1. Aucune idée ! Je vais faire une petite recherche sur ce « Grimoire »…
      Savez-vous pour quelle maladie précise venait-on encore dans les années cinquante en pèlerinage au Plessis ?

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  3. Je pense qu’on y venait plus en pèlerinage depuis bien longtemps,mais que la croyance de certaines personnes , en prières et formules tirées de ce » grimoire » et lues par le prêtre, perdurait .
    (Sorte de désenvoûtement !)
    M@g.

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