Prisonnier de guerre au Stalag II D – Souvenirs de mon grand-père


Mon grand-père, Pierre DELAVIGNE, est appelé sous les drapeaux le 27 août 1939 dans la cavalerie, au 1er Hussard à Angers.

Il a déjà deux enfants et sa femme est enceinte de trois mois. Il s’est marié en 1936. Son père vient de décéder deux semaines auparavant.

Après une dernière permission lors de laquelle il découvre son troisième enfant (ma mère), il retourne près de Carignan dans les Ardennes.

Le 15 mai 1940, il écrit :

« Dans ma dernière lettre je te disais que après avoir pris contact avec les bôches nous nous étions repliés assez loin en arrière toute une nuit à cheval. La nuit suivante nous sommes partis à fond de train en face une trouée que les Allemands avaient faite sur la Meuse, une division de cavalerie après avoir pris contact avec des engins blindés a été dispersée dans toutes les directions par l’aviation allemande qui non seulement nous mitraille à 50 m mais nous bombarde en même temps, ça produit un effet lamentable. Tous les chevaux sont affolés et se sauvent dans toutes les directions. J’en ai 2 que j’ai dû lâcher après m’être retrouvé dessous avec tout mon barda. J’en ai trouvé un 3ème que j’ai dû abandonner, ne voulant plus avancer, et comme il y en avait partout à plein galop, j’en ai pris un 4ème au vol pour traverser à toute charge un pays en feu. Il y faisait rudement chaud et pas très clair dans la fumée. »[1]

Le 23 juin 1940, il est capturé par les allemands à Thorey-Lyautey.

Il arrive en Allemagne le 2 août 1940.

Il est emprisonné au Stalag II  D  (près de Stargard en Poméranie) où il restera jusqu’à  sa libération, en décembre 1942.

stalag

 

Le 16 mars 1941, il écrit à sa femme :

 « Suis en bonne santé, pense qu’il en est de même pour vous mes chéris. Union de ferventes prières et offrande généreuse de nos souffrances pour la paix. Courage ma Chérie. La vie a ses automnes, de même ses hivers, elle a aussi son printemps qui bravent les revers et il reviendra ce printemps. Oh vision émouvante un jour sans pareil où je pourrais vous serrer dans mes bras et entendre la voix de nos petits dans toute leur candeur. »

 L’année 1941 passe, il écrit le 28 décembre 1941 :

 « Je me suis imaginé la joie de nos chéris au matin de Noël, spectacle qu’il ne m’a pas encore été donné le plaisir de voir. Ils sont certainement allés demander au Petit Jésus de la Crèche le retour de leur Papa. En être privé dans les années où ils doivent être si gentils, c’est une de mes plus grandes souffrances. Commencée dans l’espérance l’année s’achève pour nous dans la désillusion et la tristesse. Nous comptions que 41 verrait la fin de nos douleurs et de nos peines. Il n’en a rien été et le temps passe au rythme de nos souffrances. Puisse l’année 42 nous rendre à ceux qui nous sont chers, c’est le seul vœu que l’on ose formuler à son aurore. Il neige, il neige chaque jour, nous avons eu 25 à 30 cm en 2 jours. »

 Il n’aura pas à passer un second Noël loin de sa famille, grâce à d’heureuses circonstances, il sera libéré le 18 décembre 1942 à Compiègne et rentrera chez lui, à Villevêque, à la Raverie, le 19 décembre 1942.

 Je laisse la parole à Tante Marie, religieuse cloîtrée à Poitiers et sœur de mon arrière-grand-père.

Le 29 décembre 1942, elle écrit :

«  C’est dimanche matin 27 que m’est arrivée la carte de Berthilde, quelle bonne surprise le cachet de la poste était du 24 décembre, donc Pierre était là pour Noël. Comme les petits doivent être heureux de le posséder. Et toi, chère Berthilde quel bonheur tu dois éprouver, et toi mon cher Frère de revoir tes gendres qui te manquaient tant, le contentement ne peut s’exprimer. Et vous cher Pierre, de revoir ceux que vous aimez tant, vos petits enfants grandis et que vous ne connaissiez plus, remercions donc le Bon Dieu tous ensemble ainsi que la Ste Vierge qui vous a tant protégés. » [2]

J’ai quelques souvenirs de mon grand-père à qui nous allions régulièrement rendre visite à Villevêque.   C’était un homme entreprenant et novateur. Tourné à la fois vers le passé, il adorait collectionner les « vieilles choses », et vers l’avenir, il modernisait sans cesse la ferme familiale et avait toujours des milliers de projets en tête. Il eut huit enfants, dont ma mère, née au début de 1940. Cette dernière m’a toujours raconté qu’elle s’est cachée sous la table lorsque son père, qu’elle n’avait jamais vu, est revenu de captivité.

Pour ma part, j’ai le souvenir d’un homme à la grosse voix, qui me faisait un peu peur. A table, il ne fallait pas parler, il parlait fort et se mettait souvent en colère. Lorsqu’il prenait la parole, tout le monde se taisait et l’écoutait religieusement. Cependant, lors des grandes fêtes de familles, (mariages, baptêmes…), il réalisait une souris avec une serviette, souris qui semblait vivante, car lorsqu’il nous invitait à la caresser, invariablement elle se sauvait… Parfois il réalisait également une bougie. Il prenait  un trognon de pomme sur lequel il posait un cerneau de noix. Il allumait ce cerneau de noix et aussitôt l’avalait sous nos yeux d’enfants stupéfaits !

Il nous faisait faire aussi de grandes balades en carriole (qu’il collectionnait !) tirées par des poneys landais dont il a contribué à la sauvegarde et il en avait d’ailleurs offert un  à chacun de ses enfants, pour ses petits-enfants,  le nôtre s’appelait Idole.

C’est également à cette époque que j’ai mangé mes premières raclettes ! Suite à un voyage en Suisse, il avait rapporté et le fromage et l’appareil, pas encore électrique. C’était une sorte de pince qu’il plaçait au -dessus du feu de la cheminée et dans laquelle il avait coincé le fromage,  il raclait celui-ci, au fur et à mesure qu’il fondait, directement dans nos assiettes que nous venions, nous ses petits-enfants, remplir à la file indienne.

                Ses années de captivité l’ont certainement très marqué. Il n’en parlait jamais, mais, bien des années plus tard, sur son lit de mort, en 1982,  le souvenir de ses longs mois de souffrance le hanteront encore et occuperont, selon ce que j’ai pu entendre dire, ses dernières pensées…

DELAVIGNE Pierre
Pierre DELAVIGNE- 1913-1982- Avec son chapeau, comme dans mon souvenir !

Notes

[1] Une version plus complète de cette lettre a été publiée par Raymond Delavigne dans son livre  Villevêque à travers les âges , p.264.

[2] Tous ces extraits de lettres proviennent des originaux qui ont été recueillis, conservés et transcrits par Raymond Delavigne.

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5 réflexions sur “ Prisonnier de guerre au Stalag II D – Souvenirs de mon grand-père ”

  1. Le devoir de mémoire est le plus important des devoirs que nous ayons.

    Je vais lire attentivement votre billet sur votre grand-père.

    J’ai une petite histoire à partager… Je l’ai écrit en anglais et en français.

    http://rcafno128squadron.wordpress.com/2014/05/25/my-visit/

    C’est une des nombreuses rencontres qui font suite à l’histoire racontée par l’oncle de ma femme en 2009. Il était dans la salle des machines sur le destroyer canadien Athabaskan. Ce bateau fut coulé le 29 avril 1944 au large des côtes françaises. Il ne voulait pas en parler plus que ça. J’ai respecté son silence, mais j’ai commencé à faire des recherches et les consigner sur un 2e blogue. Souvenirs de guerre fut donc créé et je l’ai par la suite traduit en anglais.

    Ces deux blogues m’ont amené à en écrire plusieurs autres suite à d’autres rencontres dont celui de l’escadrille 128 basée au Canada.

    C’est comme ça que la petite fille de ce pilote disparu en 1943 m’a rejoint. Elle ignorait presque tout sur la carrière militaire de son père.

    Il est important de préserver les événements passés et d’honorer la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus ou qui ont tant souffert comme l’oncle de mon épouse. Son oncle Pierre est décédé en 2010 apportant avec lui dans sa tombe ses souvenirs de guerre.

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  2. Votre billet rend un vibrant hommage à votre grand-père.
    Vous savez maintenant pourquoi j’écris tant sur mes blogues qui racontent la guerre que les vétérans ont préféré taire.

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